Juger d'un livre comme d'une pierre

Auteur : Vincent Malkav#0000 , Le : 13/12/2020 03:34:21 , 107 vue(s)

Ce texte est l'un de mes travaux rendus en tant que Oratores ; le Cercle Richelieu possèdant des sous-groupes. Je vous le partage, en espérant que celui-ci vous plaira et vous permettra d'envisager un autre regard à porter sur la littérature. Il ne s'agit que d'une introduction, modeste et sans prétention ; Peut-être vous donnera-t-il par la même occasion l'intérêt de suivre nos activités sur un autre plan, plus littéraire.

Par VINCENT MALKAV, Oratores
En réponse à MARDONIUS, Officier Chef Oratores

Sur les questions :

- Peut-on juger, condamner l'ensemble des écrits d'une personne en en ayant qu'une connaissance parcellaire voire indirecte ?


- Quels sont les critères pour juger des écrits ?

Avant-propos :


         Fascinant métier que celui de gemmologue ! A grand renfort d'outils de mesures, d'analyses et de connaissances, le gemmologue scrute les gemmes et minerais avec beaucoup de minutie. Sous ses instruments de mesures se révèlent les véritables valeurs des pierres précieuses qui lui incombe d'évaluer ; Attentif à leurs reflets courroucés, attiré par la pureté de leurs cristaux, le gemmologue s'adonne à sa tâche avec méticulosité. Qu'importe que le support soit de basalte ou d'andésite, le gemmologue en verra le cœur et la pierre sera déterminée à sa juste valeur.

Votre question maintenant : Qu'en est-il du lecteur ?

Peut-on juger, condamner l'ensemble des écrits d'une personne en en ayant qu'une connaissance parcellaire voire indirecte ?


         Le raisonnement me paraît tout à fait identique à l'avant-propos : Dans notre allégorie précédente nous parlions du support de roche, or si nous considérons ledit support être l’œuvre d'un auteur et la pierre un de ses livres, il n'est pas à exclure que nous puissions y trouver une gemme. Que le personnage qu'un auteur fut ou est encore nous laisse de marbre, nous rebute ou nous intéresse est très secondaire : Il y a un livre entre nos mains, il est de notre responsabilité en tant que lecteurs – de l'invétéré au néophyte – d'en estimer avec justesse de la qualité.

         Répondons donc à la première question posée : Ma logique m'empêche de concevoir la condamnation d'un auteur dont on ignore la majorité des travaux ; que notre ignorance soit naît d'un racontar ou d'une simple indiscrétion, il m'est pénible de juger si confortablement qu'un auteur puisse être infréquentable en raison de nos désaccords avec son discours ou son parcours. Je réponds donc par la négative, puisque cela serait absurde.

         Néanmoins la rigueur d'esprit à laquelle j'aspire me pousse à prendre parole pour prévenir : Tout lecteurs vigilants que nous soyons, il nous arrivera de ressentir un rejet à la simple évocation d'un auteur, de grincer mentalement à son discours, de grimacer à son parcours, de rejeter ses propos tant ils nous sembleront inintéressants. Ne nous fuyons pas, cela nous arrive plus qu'à notre tour ! Nous avons, non pas un devoir, mais un droit de réserve concernant certains auteurs : si nous ne souhaitons pas nous prononcer, bien mal avisé sera celui qui se risquera à nous presser. C'est le sentiment intellectuel, la volonté honnête de ne pas se fourvoyer qui devrait alors prendre le pas ; il est bien évident que notre responsabilité personnelle est engagée lorsque nous nous permettons un jugement trop acide sur un auteur que, pourtant, nous méconnaissons.

Quels sont les critères pour juger des écrits ?


         Toujours sur notre gemmologue, celui use de divers outils, applique une méthodologie propre à son corps de métier et établit la valeur d'une gemme selon les critères d'évaluation de sa profession. Lui a ses outils, et nous avons les nôtres.

         L'appréciation de la structure d'un texte : Si la voix de l'auteur nous parvient avec aisance, si son texte est texte et non verbiage ; Voilà qui est polyvalent, puisque outil et critère en même temps.

         L'argumentaire est également essentiel : qu'a à dire l'auteur pour soutenir son raisonnement, pour étayer ce qui, seule, serait une déclaration grandiloquente ? Une bonne plaidoirie n'est pas l'assurance d'une victoire rhétorique mais d'une consistance de l'esprit.

         La démarche derrière le livre physique peut aussi avoir de l'intérêt : Raymond Queneau, grand écrivain et plaisantin littéraire, a écrit le livre « Cent mille milliards de poèmes » ; Pourtant monsieur Queneau n'a jamais lu son propre livre ! Et de fait, puisque pour lire dans son intégralité ce recueil de poèmes, je citerai ici monsieur Queneau lui-même : « En comptant 45 secondes pour lire un sonnet et 15 secondes pour changer les volets à 8 heures par jour, 200 jours par an, on a pour plus d’un million de siècles de lecture, et en lisant toute la journée 365 jours par an, pour 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails) ». Fin de citation. Raymond Queneau a écrit un livre qu'il n'a jamais lu.

         Le défi littéraire : On mentionnera bien sûr l'un des plus spectaculaires de ces livres, « La disparition » par George Perec, un livre d'une centaine de pages écrit sans jamais utilisé la lettre « E » dans l'entièreté du texte. Un exploit quand on sait que « E » est la lettre la plus fréquemment utilisée dans la langue française, avec un taux d'apparition estimé à 12%.

         Ces quelques exemples pour dire : Il est certain que, de tous les critères pour juger de la qualité d'une plume, considérer en primauté le vécu de l'auteur est l'un des plus laids, que cela aille dans notre sens comme dans l'autre.

         Je conclurai donc ainsi : Si nous avons à juger d'un texte séparément de son auteur, ce qui me semble être la démarche la plus adéquate, il nous ait tout à fait possible de condamner l'individu en tant que personnalité publique tout en lui reconnaissant une grande qualité d'écrivain. L'inverse devient pareillement possible, conspuer un livre médiocre d'un auteur en reconnaissant à sa personnalité publique des qualités certaines.

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