De la souveraineté du Roy et du Pape

Auteur : Hastings#3291 , Le : 22/11/2020 00:30:56 , 30 vue(s)

Il semble que le rôle de l’Eglise fût prépondérant dans la constitution de l’administration française et de son gouvernement, notamment par la structure qu’était l’organisation ecclésiastique, son rapport avec le Vatican, et la présence de nombreux ecclésiastes au sein des hautes sphères du pouvoir ou des universités, lieux de réflexion des théories politiques. De plus, il est souvent admis que le pouvoir spirituel est supérieur au pouvoir temporel, dans le sens où le premier est en rapport avec l’immuable et le second avec le muable, et que le muable a son sens par l’immuable. Cependant, de nombreuses luttes ont troublé le royaume de France pour une indépendance vis-à-vis de l’Eglise, indépendance politique qui ne semble pas dénoter d’une importance du pouvoir religieux sur le pouvoir royal. Le pouvoir religieux ne peut se comprendre hors de ses prérogatives temporelles, car s’appliquant à des hommes, il s’applique à des choses contingentes, et les mène au bien qu’est celui de Dieu. Selon Aristote, amener les hommes à leur fin est le but de la communauté politique qu’est la Cité. Ainsi, le pouvoir religieux du Pape est un pouvoir politique dans le sens où par des lois, il tend à rendre les hommes meilleurs. Cependant, ses prérogatives religieuses se font au-delà de ses territoires, et s’appliquent sur d’autres Cités, d’autres Etats, comme ceux de France. Si bien que nous puissions nous demander quelle est la relation entre la Cité du Pape, qui n’est pas un Etat dans son sens fort étant donné que les sujets qui la composent se découpent dans une multitude d’Etats, et l’Etat que représente, en tant que communauté politique des sujets du Roy, le Royaume de France. Il est nécessaire de décrire la tension qui semble exister entre les deux communautés politiques, pour découvrir qu’elle décrit en réalité une relation d’interdépendance unique dans le monde chrétien.

Il serait légitime de se demander si le Roy est un agent exécutif du Pape. La réponse semble être négative, étant donné que la tradition politique présente le Roy en tant que lieutenant de Dieu, et au-dessus des lois, de la même manière que le philosophe roi de Platon est au-dessus des lois, en tant qu’il participe de la divine sagesse et donc ne doit pas être contraint par la lettre de la loi humaine. Mais pourtant, le Roy est désigné en tant que serviteur de la chrétienté, et serviteur de l’Eglise catholique, dirigé par le vicaire du Christ. Le Roy est donc l’autorité royale en son royaume, le Pape est l’autorité royale en son royaume. Nous entendons « royale » comme étant la souveraineté législative, et donc est au-dessus des lois et possède la souveraineté absolue. Cette souveraineté s’applique non pas sur des objets (sinon c’est un despotisme car le despote est le maître des esclaves, ses objets) mais sur une communauté politique qu’est l’ensemble des sujets. Les sujets du Roy de France sont les habitants du Royaume de France, donc de tous les duchés vassaux du Roy. Les sujets du Pape sont les baptisés par l’Eglise apostolique romaine, donc tous les chrétiens des royaumes catholiques. La souveraineté s’applique sur les sujets, mais sur un certain aspect d’eux même. En tant qu’homme naissant et vivant dans le duché de Normandie, le sujet est sous la souveraineté du duc de Normandie, souveraineté non-absolue. En tant qu’homme naissant et vivant dans le Royaume de France, le sujet est sous la souveraineté absolue du Roy de France. L’homme en tant qu’âme de la communauté chrétienne est sous la souveraineté absolue de Dieu par la lieutenance pontificale.

Ainsi, les seuls souverains absolus sont bien le Roy et le Pape, car ils reçoivent leur souveraineté non pas des lois humaines mais d’une autorité fondée en droit divin. Néanmoins, ils sont souverains en tant qu’un sujet peut s’entendre de différentes manières . Cela ne veut pas dire, par exemple, que le Roy est souverain des corps et le Pape des âmes, étant donné qu’un être vivant est un corps, c’est-à-dire mélange d’âme et de matière, deux choses indissociables. Le Roy est souverain des âmes et des corps en vue de les accomplir en tant qu’homme (c’est-à-dire bon, vertueux, membre d’une bonne communauté politique). Le Pape est souverain des âmes et des corps en vue de les accomplir en tant que participant du divin, c’est-à-dire les amener à la béatitude. Pourtant, dans un article précédent, nous avions défini la société comme ce qui devait amener à la béatitude. Mais pour amener à cette fin suprême, il est nécessaire d’accomplir l’homme en tant qu’homme, donc en tant que membre d’une communauté politique saine et bonne, étant donné que l’homme est un animal politique. Il y a supériorité de la béatitude sur le bonheur et l’appartenance à une bonne Cité, mais l’un ne peut être abstrait de l’autre, si bien que la nature de l’homme rend nécessaire son accomplissement dans la Cité (vertu politique) en vue de son accomplissement dans la communauté de Dieu (béatitude).

Ce que doit assurer le monarque est la concorde au sein de son peuple, et il doit exhorter par ses lois et ses décrets à la vertu. Le souverain pontife doit assurer le salut des âmes, nous l’avons déjà dit. Nous serions alors tentés de distinguer les deux points par deux Cités de différentes natures, celle terrestre où la concorde doit être instaurée, et celle céleste qui assure le salut des âmes. Mais, en réalité, le souverain pontife fait également parti de la Cité terrestre. Saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, distingue deux Cités : celle des nations terrestres, dont l’archétype est Rome, et la Cité céleste, qu’il décrit comme n’advenant entièrement qu’à la fin des temps. Les citoyens de cette Cité sont dispersés dans toutes les nations, et dans ce bas monde, ils ne participent de cette « communauté politique » (car c’est le sens de Cité) que par la foi et l’espérance (on pourrait dire « par projection »). C’est une thématique développée dans les livres XIV et XIX. Pour fonder la distinction entre les deux Cités, Saint Augustin les étudie au regard de leurs fins, la paix. Mais la paix terrestre est éphémère, la paix céleste est la vie éternelle. L’auteur explique que, malgré la dispersion de ces citoyens, la Cité de Dieu a une ombre sur terre. Cette ombre, c’est sa marque, la projection symbolique dans nos nations de ce qui nous attend dans l’au-delà, et ce lieu se symbolise notamment par l’Eglise terrestre. Par ailleurs, le sens étymologique renforce le parallèle : l’église est ekklesia, l’assemblée, du verbe ekkaleo (ek particule qui signifie hors de et kaleo qui signifie appeler), exhorter à, sommer de, appeler en dehors. L’ekklesia est une ombre de la haute Cité, qui nous exhorte à espérer son avènement et la rejoindre.

Mais pour conclure, quelle est la spécificité de la France au regard de ces diverses explications. En effet, il semblerait qu’il soit un roi comme un autre, qui doit assurer la concorde pour en quelque sorte faciliter le travail de l’Eglise, ce travail de « pont ». Il semblerait cependant que les différents souverains pontifes aient attribué un rôle particulier à la royauté française. Elle semble être une communauté particulière, et nous pouvons la distinguer à la lumière des propos des pontifes. Sa sainteté Grégoire IX écrivait à saint Louis dans une lettre du 21 octobre 1239 « La tribu de Juda était la figure anticipée du Royaume de France ». D’autres propos sont plus explicites, mais celui-ci établit une filiation entre la lignée de David et celle des monarques français, ou plutôt entre leurs royaumes respectifs. Mais la Cité céleste que théorise Saint Augustin est la Jérusalem terrestre. En somme, le geste du pape est plus qu’essentiel : la France est une Cité de la Terre spécifique, et le pape, celui qui est chef de l’ekklesia christiana et donc exhorte à rejoindre la Cité céleste, désigne la France comme l’image sur terre de celle-ci. Ainsi le Roy de France est le souverain d’une communauté politique, il la gouverne en tant que souverain temporel, mais en plus de cela, elle se doit d’être l’ombre de la divine Cité autant que l’Eglise. Elle doit être une assez bonne ombre pour laisser s’épanouir l’Eglise, pour « qu’elle fasse son œuvre ».

Il y a donc un juste équilibre entre une autorité souveraine et indépendante, et une relation d’interdépendance et de réciprocité, entre le Pape qui a besoin d’un « support sain » en vue d’exhorter les citoyens chrétiens à devenir citoyens de la Jérusalem céleste, et le Roy de France dont le pouvoir n’a de sens que s’il est ce support sain, et donc qui a besoin du Pape pour lui donner ce sens. Ce support sain ne peut être que la Jérusalem terrestre qu’est la France.

 

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